Voyez-vous, qu’il s’agisse de la chaîne d’information CNN, de magazines de voyage ou de revues culinaires, la cuisine des peuples noirs fait l’objet d’ostracisme sous la plume des critiques gastronomiques.

Comme vous le savez, cette élimination discriminatoire, qui est une insulte à la créativité culinaire des Haïtiens, s’inscrit dans l’habitude de Hollywood et des médias occidentaux de présenter l’homme blanc et la femme blanche comme critères de beauté et symboles de réussite.

 

 

À la télévision et au grand écran, comme dans les magazines de mode, nous assistons continuellement au défilé des visages hellènes, des cheveux lisses, des yeux bleus, verts, etc.

Or, dans l’industrie de la gastronomie, les choses ne sont pas différentes, car dès qu’on parle de classement mondial, les mêmes poncifs reviennent : « La cuisine française est la plus raffinée, l’Italie domine la gastronomie mondiale, l’Espagne à la tête du classement des meilleures cuisines du monde ».

Pour ne pas franchir les limites de la civilité, disons simplement que ce battage médiatique est de la bouillie pour les chats, et que la cuisine haïtienne, grâce à ses saveurs bien épicées, se situe bel et bien au sommet de la pyramide gastronomique.

Après tout, Christophe Colomb, ce navigateur resquilleur, n’était-il pas en quête d’épices lorsqu’il débarqua sur Ayiti le 5 décembre 1492 ?

L’oubli de soi

Malheureusement, Gens de la Communauté, beaucoup d’entre nous tombent dans le piège propagandiste des Occidentaux.

Ne parvenant pas à décoloniser notre imaginaire, nous imaginons des histoires dans lesquelles l’Occident tient le rôle principal. En d’autres termes, nous croyons que tout ce qui vient de l’Europe et de l’Amérique blanche est mieux que ce que l’Afrique noire et Haïti ont à offrir.

Depuis notre rupture avec l’esclavage, notre attention s’est souvent portée vers un ailleurs illusoirement meilleur, et afin d’assouvir ce fantasme occidental, nous sublimons des étrangers qui sont bien ordinaires.

Par exemple, à une certaine époque, les chaussures fabriquées en Haïti (soulye peyi) étaient tournées en dérision par la population, et les chaussures importées (soulye etranje) étaient reçues avec adoration et louange.

Et à Montréal, dans plusieurs de nos mariages qui sont célébrés dans des salles de réception italiennes, nous délaissons notre lambi et notre tasso de cabrit, de boeuf, pour faire place aux pâtes italiennes.

A contrario, à aucun moment des jeunes mariés italiens ne susbtitueraient leur osso buco ou leur ravioli, des plats traditionnels de leur pays d’origine, par des pâtés haïtiens et des acras de morue à l’occasion du plus beau jour de leur vie.

Pourquoi donc cet oubli de soi ? Se pourrait-il que nous sous-estimions notre propre valeur ?

De manière euphémique, je dirais que nous avons été durement touchés par le rouleau compresseur de l’occidentalisation et du messianisme culturel.

À quoi sert-il de parler du mouvement « Buy Black » (acheter noir) si nous ne louangeons pas publiquement l’excellence des entrepreneurs noirs, notamment les restaurateurs ?

Pourtant, dans ce méli-mélo de restaurants haïtiens où le Kamúy et l’O’Rhema se distinguent par l’excellence et la diversité de leur kwizinn, les Steve, Anna, Sissi & Paul et bien d’autres membres de la communauté font bon usage de leur fourchette antillaise au Casserole Kréole.

 

 

Écrire sa propre histoire

En réalité, il existe plus de 1804 raisons pour lesquelles notre cuisine doit être reconnue comme étant la meilleure au monde, et la soupe joumou arrive en tête de lice de l’argumentaire sur la supériorité haïtienne en matière de gastronomie.

Pour nous, Haïtiens, cette soupe représente la liberté, la fierté, la gloire et le triomphe, mais pour les étrangers, elle constitue un voyage dans le temps de nos ancêtres où Bonaparte et son armée ont été humiliés, c’est-à-dire un cours d’histoire sur la Bataille de Vertières à travers une expérience culinaire mémorable.

Personnellement, je n’ai rien contre les spaghettis à la bolognaise et la lasagne de l’Italie, toutefois, que ces soi-disant experts en gastronomie ne viennent pas nous dire que ces plats surpassent le lalo de pattes de porc et de crabes de l’Artibonite.

Croyez-vous vraiment que le tortilla de patatas de l’Espagne est supérieur à notre griot accompagné de bananes pesées et de pikliz, des éléments qui jouent un rôle essentiel dans nos plats de fritay ?

Je dois avouer que j’apprécie le foie gras et le cassoulet français, néanmoins ils ne se comparent pas au riz collé et au poulet aux noix de mes kinam du Nord d’Haïti.

Le caractère protéiforme de notre riz est une richesse culinaire autant pour Haïti que pour les amants de la gastronomie.

Du riz djon-djon au riz blanc avec sauce pois noirs, en passant par le riz au pois Congo, l’ingéniosité de nos ancêtres a permis à de nombreux gourmets et aux gourmands du monde d’éveiller leurs papilles gustatives.

Et que dire du poisson « gros sel » de Léogâne, du Tomtom et du Komparèt de Jérémie ?

Contrairement au grand intellectuel Aimé Césaire qui, en 1956, a demandé à l’Occident de « laisser entrer les peuples noirs sur la grande scène de l’histoire », nous devons écrire notre propre histoire afin de corriger les fautes volontaires des colons.

Oui, filles et fils de Dessalines, nous avons le devoir de diffuser notre savoir-faire culinaire pour que notre gastronomie soit bien positionnée sur la scène internationale.

À quoi sert-il de parler du mouvement « Buy Black » (acheter noir) si nous ne louangeons pas publiquement l’excellence des entrepreneurs noirs, notamment les restaurateurs ?

Comment pouvons-nous espérer que des restaurants haïtiens pullulent dans le centre-ville de la métropole et dans le Vieux-Port si les Montréalais ne savent pas que la cuisine haïtienne est en tête du classement mondial de la gastronomie ?

À nous de convaincre les gens que notre Pain Patate est le meilleur dessert de la galaxie et que notre Douce Marcos (dous makos), la fierté de Petit-Goâve, et notre crémasse sont sans égales.

À nous de vendre notre salade, chers compatriotes.

Enfin, nous devons remettre les pendules à l’heure afin de ratrapper notre retard en matière de développement économique.

Voici les liens et les coordonnées de quelques restaurants haïtiens et africains où casser la croûte à Montréal et ses environs : La Perle Kwizine, Shandmas, Rose Café, Au Gout tropical, Goûter Caraïbes, Le Bled, Queen Sheba, Maquis Yasolo, Chez Madame Dorvil, Chez Milie Casse-Croûte, Kizin Kreole et Casses croûtes Quick Stop.